La dictature positive
« L’univers n’est pas à notre disposition » écrit Mathieu Ricard.

Pourtant, la pensée positive, les lois de l’attraction et de l’abondance considèrent que nos vies sont souvent le simple reflet de nos pensées ; il nous suffirait donc d’être conscients de nos émotions et de nos pensées négatives, de les contrôler, pour attirer vers nous l’abondance, le bonheur, le succès et peut-être même les dents blanches !
La vie n’est ni du contrôle, ni une traque de chaque instant de ce qui nous traverse. La vie est une alternance de moments heureux et de moments malheureux. Précisément, c’est cette alternance de bonheurs et de malheurs qui font les couleurs de la vie. Certaines personnes pourront ne pas être gâtées par les circonstance de vie et seront globalement heureuses ; d’autres personnes pourront, au contraire, avoir une vie en apparence heureuse et seront globalement malheureuses.

L’efficacité des « théories » de la pensée positive et de la loi d’attraction n’ont d’ailleurs jamais pu être démontrées au cours d’études validées.

Ce que l’on sait en revanche, c’est :
– qu’elles viennent renforcer la culpabilité (les résultats n’étant pas au RDV !),
– qu’elles viennent altérer l’estime de soi (notamment les personnes ayant une moyenne ou une faible estime de soi),
– qu’elles renforcent nos croyances quitte à forger une idéologie, appelée « fusion cognitive » ; ce mécanisme entrave nos possibilités, nos choix, notre flexibilité mentale et notre esprit critique. Il s’agit là d’un biais cognitif.
Enfin, ces théories ne portent pas de valeurs éthiques en tant que telles, car elles sont principalement axées sur l’individu.

Alors que faire ?

Il est important de cultiver notre palette émotionnelle, à l’instar des couleurs utilisées par un artiste peintre. La vie est faite de sentiments ambivalents et mêlés. Le fait de se laisser traverser par les émotions désagréables, de les accepter est d’ailleurs une composante du bonheur et de la résilience.

Les conférenciers et autre théoriciens de la loi d’attraction mettent souvent en avant les neurosciences pour étayer leurs affirmations. Or, dans l’étude IRM « Putting Feelings into Words », des participants ont été invités à regarder des images de personnes dont les visages portaient des émotions visibles et fortes. L’amygdale du cerveau (centre des émotions dans le cerveau qui détecte et alerte sur les dangers) s’active en fonction des émotions représentées. Mais quand ces mêmes participants ont été invités à nommer les émotions perçues, le cortex préfrontal (centre de décision et de raisonnement du cerveau) s’est alors activé et a réduit l’impact de l’amygdale. En d’autres mots, reconnaître et nommer les émotions négatives en réduit leur impact.

Nommer les émotions est à l’opposé du « dressage » que nous enseigne la pensée positive ; c’est justement le fait de chercher à supprimer les émotions négatives qui va en augmenter l’impact (« tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime », comme le souligne Thomas d’Asembourg).

Faire ce travail sur les émotions dites « négatives » permet au contraire de développer des capacités d’empathie, de trouver du sens à nos expériences.

Rappelons que le mot « émotions » nous vient du latin motio (moteur, motivation, mouvement…).
Positives comme négatives, les émotions nécessitent de circuler en nous, d’être pleinement en mouvement… et non pas d’être refoulées, traquées, contrées.
L’art est justement un formidable vecteur pour effectuer un travail d’élaboration et de changement.
Comme le souligne Dr LEMARQUIS, neurologue et neurophysiologiste, spécialiste des effets de l’art sur le cerveau, « une oeuvre d’art est pour notre cerveau l’équivalent d’une personne vivante avec laquelle il est possible d’interagir ».

Ainsi, la colère, la frustration, la tristesse etc. peuvent être sublimées, transformées. Les images, la musique peuvent nous modeler, nous reconstruire, sans injonction, sans lutte, mais avec douceur et efficacité.

D’ailleurs, dans un rapport de plus de 100 pages, l’OMS affirme que l’art est bénéfique pour la santé, tant physique que mentale. Les plus anciennes pratiques artistiques censées être salvatrices, sont aujourd’hui confirmées par les neurosciences, qui nous révèlent comment l’art sculpte et façonne notre cerveau pour développer notre résilience, mais plus encore, des capacités d’humanité, d’empathie et de bienveillance.

Il est désormais reconnu qu’une oeuvre d’art peut prendre possession de son spectateur, ouvert, authentique et sans défense : l’oeuvre peut s’incarner en soi, comme si « elle cherchait à s’éterniser dans le cerveau » afin que l’on puisse mieux se comprendre, mieux se connaître, soi, mais aussi les autres et le monde.

C’est tout de même plus riche et plus efficace que les injonctions à aller bien, nées d’une théorie pour le moins douteuse et auto-centrée !

Jean-Michel – Février 2021

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